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Comment un objet inerte, peut-il dans la durée faire surgir du tréfonds de soi, des émotions insoupçonnées, indicibles et incontrôlables ? Wayne Fischer est artiste pour cela, pour créer une œuvre qui surprenne, questionne et émeuve. S’il ne sait dire pourquoi ses œuvres génèrent des sensations chez celui qui les regarde, s’il ne sait expliquer les raisons profondes de sa recherche plastique, il connait les rouages de la pratique artistique qu’il a inventée et ses limites. Aucune rupture n’est venue troubler la démarche qu’il s’est imposée dès l’université et le sens de son œuvre : traduire le vivant. L’ensemble présenté montre l’évolution de ses créations sur une trentaine d’années et interroge les modifications de notre regard. Car, si Wayne Fischer a reçu plusieurs prix internationaux et obtenu rapidement la reconnaissance de son savoir-faire parmi les professionnels de la céramique, il reste isolé, à la fois incontournable et dérangeant. Ses sculptures sont paradoxales, puissantes et sensuelles, et peuvent générer un certain malaise. Elles sont belles, charnelles, «caressables» tout en étant hors de nos canons de beauté. L’ambiguïté entre l’attirance exercée et le rejet est au cœur de cette évolution. Les céramiques des années 80/90 sont imposantes par leur taille, leur stature et la symétrie qui les équilibre. Elles suscitent l’étonnement et la curiosité, jouent sur les contrastes entre douceur et agressivité. Elles font référence au torse masculin sans pour autant refléter une quelconque réalité. Ce sont de séduisants et énigmatiques bifaces, qui se regardent d’un côté ou de l’autre. Puis Wayne s’est inspiré des formes de coquillages, des bivalves parfois présentés comme flottant dans l’espace. Mais de la référence au monde marin à celle de l’intériorité mystérieuse du corps féminin, il n’y a qu’une nuance d’interprétation, et seuls, l’héritage culturel ou la maîtrise des sentiments, conditionnent le regard du spectateur, font qu’il accepte ou refuse de regarder, de se laisser séduire. Il touche ou il fuit. Les plus récentes sculptures s’apprécient dans la plénitude d’un volume sphérique, dans la recherche d’une pure beauté universelle. Métamorphose, l’œuvre récemment primée par la Fondation Bettencourt, est issue de ces nombreuses pièces tournées et déformées en repoussant la porcelaine de l’intérieur afin que les bosses évoquent le mouvement des vagues ou les silhouettes de corps pluriels. La justesse, la netteté des ruptures, l’assurance des lignes témoignent de la puissance intérieure qui préside à la création. L’énergie de la vie exprimée est aussi ressentie par l’artiste comme celle des origines de la céramique. Toutes les pièces sont en courbes, et en tension ténue. Nulle mollesse, nulle trace gestuelle, nulle empreinte. Et pourtant, une impression de spontanéité, une acceptation du hasard lorsque la plaque de porcelaine lâchée, retombe sur une forme aléatoire. Suivant les angles de vues, le contenant devient « l’Origine du monde ». La sensualité, la féminité sont exaltées. Inspirées par le corps, l’avant et l’après naissance ou simplement la mer, les sculptures conjuguent leurs différentes parties autour d’une cavité, d’un mystérieux intérieur, secret et troublant. Il ne correspond pas à l’en-dedans de la paroi extérieure et possède son volume propre, ses déformations, son intimité. Les pièces disposent donc deux sortes d’intérieurs, l’un ouvert, partiellement dévoilé, et l’autre totalement caché, interne. Les différences de leur déformation respective renforcent l’impression de vie souhaitée : une représentation subjective des muscles et des os par des bosses poussées par une force intérieure, sans doute celle des viscères mis en mouvement parla respiration. La surface de la céramique est craquelée mais lisse et fine comme la peau, renvoyant même la lumière à l’identique. Les nuances de la coloration renforcent également l’expression de douceur et de sensualité. L’accord entre la technique et ce qu’elle donne à voir ou ressentir est rarement aussi intimement réussi. Wayne Fischer a mis au point sa technique à la fin des années 70 et lui est resté fidèle. Il ajoute des fibres à une pâte de porcelaine choisie pour sa blancheur, afin d'en accentuer la tenue, et façonne les volumes autour du vide à la manière des céramistes, par assemblage de pièces tournées ou de plaques. Puis il tourne un élément, le creux qui viendra prendre place à l'intérieur. Chaque partie est déformée sans marque de la main, avant ou après l'assemblage. Naissent ainsi des sculptures ou des objets dits à double parois. Les colorants sont soufflés à l'aérographe puis recouvert d'un émail transparent pulvérisé en une fine couche. L'ensemble est coloré à la manière d'un peintre, en maîtrisant la lumière. Les parties plus sombres accentuent l'ombre et la profondeur, les plus claires mettent en avant et en lumière. Après une cuisson à 1250°, chaque pièce est sablée afin de supprimer la brillance de l'émail pour n'en garder que la transparence, un doux craquelé et « une illusion optique de profondeur ». Cette description succincte du processus de fabrication inventé ne rend pas compte de la complexité et de la maîtrise nécessaire. D'ailleurs, cette technique fastidieuse n'a pas été reprise par d'autres céramistes. Elle demande un savoir-faire unique que Wayne Fischer revendique avec détermination. « Il faut sentir la matière pour créer des œuvres puissantes » professe-t-il. Connaître parfaitement les matériaux est une nécessité pour exprimer au plus juste une volonté plastique mais il est également impératif d'avoir quelque chose à transmettre avec cette technique. Wayne est avant tout artiste. Dès le lever, quoiqu'il fasse et où qu'il soit, Wayne est artiste, parfois même déconnecté de la réalité. Aucune concession n'est possible, ni dans sa démarche, ni dans le temps qu'il consacre à son travail. Il n'a pas cherché un métier alimentaire, il ne s'est pas détourné de son chemin quelles que soient les souffrances, les sacrifices et les tensions générées par une attitude intransigeante. Sa persévérance et son obstination ont maintenu ses sculptures à un très haut niveau de qualité. Hors des courants contemporains, céramiques ou artistiques, sans appartenance à aucune mouvance, sans se référer à l'histoire de la sculpture du XXe siècle, qui a mis à l'honneur d'autres matériaux et d'autres techniques, Wayne Fischer innove. Son style lui est propre. Il parle du corps sans être figuratif et n'est pas vraiment abstrait car les œuvres transpirent d'érotisme. Tout en gardant une simplicité des formes - influencée lors de ses études par l'œuvre de Barbara Hepworth - Wayne Fischer s'adresse à l'inconscient et cherche à créer ce trouble qu'il a lui-même ressenti au regard d'œuvres de Bacon, Goya ou Magdalena Abakanowicz. Il démontre, comme Bernard Dejonghe, que l'artiste n'est pas à opposer à l'artisan, que la céramique peut donner naissance à des œuvres d'art et « faire naître une pensée, une émotion et partager un regard sur le monde ». Nicole Crestou, docteur en Arts et Sciences de l'Art.